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LA MUSIQUE EXPLIQUEE
tâche que je me suis prescrite. en priant le lecteur de me donner l'attention qui m'est nécessaire.
La musique peut être envisagée sous plusieurs rapports : parmi les modernes, on ne la connaĆ®t guèle que comme théorique ou pratique ; chez les anciens, on la considérait comme spéculative, intellectuelle ou céleste. La musique pratique appartient au compositeur ou au symphoniste, et ne passe pas les bornes de l'art. L'homme qui compose ou qui exécute ce qui a été composé, reçoit les éléments musicaux tels qu'il les trouve, sans les examiner ni les discuter ; il les emploie ou les développe suivant les règles connues et conformément au goĆ»t du peuple auquel il veut plaire, avec plus ou moins de succès, selon qu ` est doué de plus ou moins de génie ou de talent. La musique théorique, outre le compositeur et le symphoniste auxquels elle peut appartenir encore, occupe aussi le philosophe qui, sans composer rien ni jouer d'aucun_ instrument, n'en cherche pas moins à examiner a\ eux les éléments qu'ils mettent en Lrlivre : c'est-à-dire le systeme musical tel qu'il, est adopté, le son en luiinione comme résultant du corps sonore, et la voix et les instruments qui le modifient. La musique dmient alors une sorte de science qui, tant quelle se 'enferme dans la sphère physique, ne peut titre considérée que comme une science de second ordre.
C'est lit, ainsi que je viens de le dire, que les modernes se sont ordinairement arrètés ; ils ont â peine' entrevu la musique spéculative dont les anciens faisaient une étude assidue, et qu'ils regardaient avec
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raison comme la seule (ligne d'être appelée une science. Cette partie de la musique servait d'une sorte I de lien ou de passage entre ce qui était physique on moral, et traitait particulièrement des principes qu'elle distinguait des formes et des éléments. Mais comme, d'après la marche dogmatique des Egyptiens, les principes d'aucune science n'étaient dévoilés qu'aux seuls initiés et dans le secret des sanctuaires, il s'ensuivait que les principes, sur lesquels reposait le système musical des nations anciennes, restaient cachés au vulgaire et n'étaient jamais exposés en public qu'à la faveur des symboles et des voiles allégoriques.
Enfin, la musique intellectuelle et céleste était l'application des principes donnés par la musique spéculative, non plus à la théorie, ou la pratique de l'art pur et simple, mais à cette partie sublime de la science qui avait pour objet la contemplation de la nature et la connaissance -des lois immuables de l'univers. Parvenue alors à son plus haut degré de perfection, elle formait une sorte de lien analogique entre le sensible et l'intelligible, et présentait ainsi un moyen facile de r communication entre les deux mondes. C'était une langue intellectuelle qui s'appliquait aux abstractions métaphysiques et en faisait connaĆ®tre les lois harmoniques, de la manière que l'algèbre, partie scientifique des mathématiques, s'applique, 'parmi nous, aux abstractions physiques et sert à calculer les rapports. Ceci, je le sensbien, n'est point trop facile comprend dans l'état actuel de nos lumières, mais nous y-reviendrons. ā¢
CHAPITRE IV
DES EFFETS MORAUX DE LA MUSIQUE
(Suite.)
Il est nécessaire, avant tout, de répondre au lecteur tenté de m'arrêter pour me dire que si, comme je l'ai avancé, les effets moraux de la musique dépendaient de la connaissance des principes, ces effets devraient se réduire à peu de chose, puisque j'ai avoué que le vulgaire les ignorait. Cette objection n'est spécieuse qu'autant qu'on la;fonde sur l'opinion moderne et qu'on transporte nos coutumes et nos moeurs chez les nations tan titre.s. Chez nous, la multitude s'est cons tiruée juge des beaux-arts. Des artisans, de simples ouvriers, des mercenaires, des hommes sans lumière et sans goĆ»t, remplissent nos théâtres et décident du sort de la musique. Depuis longtemps une révolution, funeste à l'épuration des lumières, au développement du génie, a transporté la puissance dans la masse et a
compté, les voix au lier de les peser.
Les cris confus d'un peuple en tumulte, ses acclamations ou les murmures sont devenus la règle du beau. Il n'y a pas un commis marchand, un élève de
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procureur, un présomptueux écolier, qui, se fondant sur l'opinion de Boileau (i), ne se croie très compétent à prononcer sur les productions du génie, et qui, jugeant de la musique par le plus ou moins de plaisir qu'elle lui cause, ne prenne ses sensations désordonnées pour la mesure de ses sensations dans cet art.
Il n'y a pas un croque-notes, un musicien d'orchestre et même de bal, qui, consultant son oreille dont l'habitude et la routine ont !es seuls guides, ne se donne hardiment polir juge irrécusable, non seulement des modes et des tons, mais encore du nombre et de la justesse des intervalles admissibles dans les modes.
Cette singulière anarchie n'existaitpas dans les temps reculés, où la musique, forte de la simplicité et de l'immutabilité de ses principes, produisait les plus grandes merveilles. Cette science était regardée d'une si haute importance à la Chine, que le gouvernement s'en réservait la direction exclusive et en prescrivait les règles par des lois générales. Le son fondamental, appelé koung, était fixé par lui, et les dimensions du tuyau qui le donnait, gravées sur les monuments publics, servaient de type métrique universel. Chaque fondateur de dynastie avait soin de créer une musique nouvelle, afin de donner une nouvelle physionomie à son empire. On lit dans le Li-Ki, un des livres canoniques de cette nation, que la musique de l'empereur
(I) Un clerc pour quinze sols, sans craindre le holà,
Peut aller au parterre attaquer A iti la. ,
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Yao était douce et aimable ; que celle de Chim faisait allusion aux vertus d' Yao qu'il tâchait d'imiter ; que celle (les Hia était grande, noble et majestueuse, que celle des Chang et des Tcheou exprimait une vertu mâle, courageuse et active... Nous avons vu, qu'en Egypte, les lois régulatrices de la musique étaient gravées dans les temples. Platon, qui nous a conservé le souvenir de cette institution admirable, en tira la preuve qu'il est possible de déterminer par des lois quels sont les chants, beaux par leur nature, et d'en prescrire avec confiance l'observation. Plusieurs siècles avant Platon, Pythagore, imbu de i' doctrine égyptienne, recommandait à ses disciples de rejeter le jugement de leur oreille, comme susceptible cperreur et de variation dans ce qui concerhait les principes harmoniques. Ils voulaient qu'ils ne réglassent ces principes immuables que sur l'harmonie analogique:et propertionnelleedes nombres.
C'était d'après ces idées et le soin que les législa teurs apportaient à maintenir la musique dans sa pureté que la plupart des cantiques prenaient le nom de nomes, c'est-à- diee lois ou modèles. Platon, qui en désigne les diverses espèces sous le nom d'hymnes, phrènes, péons et dithyrambes, n'hésite pas à dire que la corruption des Athéniens remonte jusqu'à l'époque où ils ont abandonné ces anciennes lois musicales ; ear, déjà de son temps, 1a multitude s'agitait vivement pour évoquer à elle seule le mouvement de la musique, et les théâtres, muets jusqu'alors, élevaient la voix pour décider en dernier ressort du mérite des ouvrages : ce
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qui fait dire plaisamment à ce philosophe que le gouvernement d'Athènes va devenir théàtrocra tique, d'iris, tocratique qu'il était.
Les poètes et les musiciens, mal instruits du véritable but (le la science, qui est moins de flatter les passions des hommes que de les tempérer, avaient donné lieu à ce désordre, en en voulant secouer certaines règles qui les gênaient dans leur fougue ; mais la punition avait suivi de près la faute, car. au lieu de se rendre libres, comme ils le croyaient, ils étaient devenus les derniers des esclaves en se soumettant au caprice d'un maitre aussi volage dans ses goĆ»ts que le peuple. Aristote, quoique presque toujours opposé à Platon, n'ose point le contredire en ce point, et sait bien que la musique, devenue indépendante et fougueuse pour entraĆ®ner les suffrages de la multitude, avait perdu sespius grandes beautés. Mais, cette hardiesse, condamnée hautement par les philosophes, attaquée par les 'écrivains satiriques, réprimée par les dépositaires des lois, n'était qu'une déviation des principes. Les prétentions du peuple sur les beaux-arts, loin d'être fondées comme parmi nous, sur un droirreconnu, n'étaient qu'une usurpation occasionnée, dans les derniers siècles de la Grèce, par la faiblesSe des artistes, et à laquelle ceux-ei savaient fort bien se soustraire lorsque leur ⢠génie leur en donnait les moyens. On sait, par exemple, que les Athéniens, voulant agir envers Euripide comme ils agissaient envers beaucoup d'autres et le forcer de retrancher quelque chose d'une de ses pièces pour l'accommoder à leur goĆ»t, ,ce poète se présenta sur le
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théâtre, et dit aux spectateurs : a Je ne compose pas mes ouvrages pour apprendre de vous ; mais, au contraire, pour que vous appreniez de moi. Ā» Il est utile de remarquer qu'au moment où les Athéniens oubliaient ainsi les anciennes lois musicales et applaudissaient aux accents efféminés des Ioniens, qui, courbés sous le, joug des Perses, se consolaient de la perte de leur liberté en s'abandonnant à la licence, ils étaient vaincus à /Egos-Potamos par ces mêmes Lacédémoniens, dont les Ephores, rigides observateurs des anciennes coutumes, venaient de condamner le célèbre Timothée à retrancher quatre cordes de sa lyre, en l'accusant d'avoir, par ses innovations dangereuses, blessé la majesté de la musique et tenté de corrompre la jeunesse spartiate.
C'était sans doute cet événement que Platon avait en vue, lorsqu'il faisait remonter, ainsi que je viens de le dire, la corruption, des Athéniens a l'époque de la décadence de leur musique. Tandis qu'ils étaient vainqueurs à Marathon, ils respectaient encore les lois antiques ; et comme les autres peuples de la Grèce veillaient avec le, plus grand soin à l'immutabilité de cette science, il n'était permis à personne de porter atteinte à ses principes, et les modes, une fois réglés, ne variaient plus ; los sifflets, ā¢les bruits confus de I multitude, les battements des mains et les applaudissements n'étaient pas, dit Platon, ia règle qui décidait si cet ordre était bien observé. Le poète M le musicien n'en craignaient ni n'en espéraient rien. Il y avait au théâtre des hommes consommés dans la connaissance de la
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musique, qui écoutaient en silence jusqu'à la tin et qui, une branche de laurier à la main pour marque de leur dignité, prononçaient sur les ouvrages soumis au concours et contenaient tout clans l'ordre et dans la bienséance ; les Athéniens savaient alors que, s'il faut juger de la musique par le plaisir qu'elle cause, ce n'est pas au premier venu qu'il appartient de juger ce plaisir, mais à des gens de bien, instruits d'ailleurs des principes de la science et, principalement, à un seul homme distingué entre tous les autres par ses vertus et ses lumières.
Ainsi donc, pour revenir à l'objet de cette longue digression, à l'époque où la musique exerçait sa plus grande puissance, soit en Grèce, soit en Egypte, soit en Chine ou ailleurs, le vulgaire, loin de s'en être constitué le juge,.,le recevait avec respect des mains. de ses juges, en révérait les lois comme l'ouvrage de se,s ancêtres et l'aimait, comme, une production de sa patrie et un présent de ses dieux ; il en ignorait les principes constitutifs confiés au sacerdoce et connus des seuls initiés ; mais ces principes agissaient sur lui à son insu et, par instinct, de la même manière que les principes de la politique ou ceux de la religion. Ce n'était assurément pas l'Athénien le plus en état de raisonner sur la constitution de la république qui l'aimait davantage et qui savait le mieux la défendre, puisque Démosthènes prit le premier la fuite et jeta son bouclier à la bataille de Chéronée. Ce n'était pas non plus celui qui connaissait en détail les dogmes divins qui respectait le plus la divinité,
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puisque Anitus demanda bien l'empoisonnement de Socrate. Dans tous les pays du monde, le vulgaire est fait pour sentir et agir et non pas pour juger et connaitre ; ses supérieurs de tous les ordres doivent juger et connaĆ®tre pour lui, et ne lui laisser présenter rien qui puisse lui nuire, quand même il pourrait d'abord en être physiquement flatté. Facile à émouvoir et prompt à se laisser entraĆ®ner, c'est du bon choix que font ses supérieurs que résultent ses bonnes ou mauvaises émotions, son entraĆ®nement vers le bien et vers le mal. Les anciens législateurs, qui savaient ces choses et qui connaissaient l'influence que peut avoir la musique, s'en servaient, ainsi⢠que je l'ai dit, avec un art admirable, un art plein de sagesse, mais tellement ignoré aujourd'hui qu'on n'en parle que comme d'Une folie bonne à reléguer au pays des chimères ; cet art n'était pourtant pas tellement difficile qu'on ne pĆ»t l'employer encore si l'on parvenait à ret'rer la science musicale de l'étrange avilissement où elle est tombée. Je rechercherai, une autre fois, quels sont les moyens qui nous restent de lui rendre une partie de son éclat.
CHAPITRE V
POURQUOI LES PRINCIPES DE LA MUSIQUE
SONT RESTÉS INCONNUS
Si les sages Egyptiens, e
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