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LL'4 INSTRUMENTS DE MUSIQUE ANCIENS, EXPOSÉS DANS LA GALERIE DE
L'utsrotax DU TRAVAIL.
La Queue d les chants de l'ancien Pérou.
Il existait, avant la découverte du Nouveau Monde, au sud du continent américain baigné par la mer Pacifique, entre le fleuve nimbes et le môle, un peuple nonibreux et puissant, quoique d'une grande douceur.
Ce fait est assez rare pour mériter d'être mentionné.
Les aventuriers qui virent ce peuple d'honnêtes gens admirèrent leur civilisation avancée, rendirent justice à Mues habitudes d'ordre, autant qu'à leurs mceurs tranquilles, et les trahirent pour en faire leurs esclaves.
Ces Américains formaient le vaste empire des Incas.
Ils se croyaient les fils du Soleil et adoraient cet astre, auquel ils consacrèrent un temple pétri d'or et d'argent dans leur capitale de Cusco, à côté du collége mélancolique des vierges vouées au culte du dieu resplendissant.
De ce peuple, le premier entre tous ceux du nouveau continent, dont les sages institutions politiques et sociales auraient pu servir de modèle à plus, d'une nation européenne, que reste—t-il à cette heure ? Rien que quelques parias échappés aux abominables boucheries espagnoles, et un instrument de musique, la triste, la timide, la fatidique quena, dont nous avons vu un curieux spécimen dans la galerie consacrée à l'histoire du travail.
Il n'est pas de si grand malheur, dit un poète oriental, qüi ne puisse être adouci par la voix d'un ami.
La quena a été et reste pour l'Indien humilié cette voix consolatrice qui l'émeut, le charme, l'attriste, l'égaie, l'abaisse à la réalité de sa position, et l'élève jusqu'à la gloire de ses aïeux par la magie du souvenir et la chaîne mystérieuse de la tradition.
Les Péruviens, effrayés par les sanglantes orgies de leurs cruels conquérants, abandonnèrent aux cupides mains de ces derniers les montagnes d'or et d'argent qu'ils avaient arrachées aux entrailles de la terre; ' mais, en fuyant, ils emportèrent la quena, dont les accents lamentables disaient mieux que n'auraient pu le faire les mots d'aucune langue les regrets éternels dCt leur âme était abreuvée.
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La queue est une sorte de tinte faite d'un roseau qu'on Be trouve, je crois, que dans la région appelée Sierra, au sud de la république péruvienne. Sa longueur varie suivant le caprice de l'exécutant, ; toutefois, s'il en est de neuf à dix pouces, la plupart mesurent un pied et demi de long et deux tiers de pouce de diamètre, Ouverte à ces deux orifices, son embouchure est analogue à celle de nos clarinettes. Point de clefs à la queue,- qui, probablement, n'en fut jamais pourvue. Cinq trous sur la ligne de l'embouchure, plus une petite ouverture sur le côté, permettent seuls aux musiciens une variété très-limitée de sons échelonnés chromatiquement.
Si incomplet et si défectueux que nous parhisse ce monotone roseau, il n'en a pas moins rempli de charme et d'émotions diverses une suite de générations d'hommes, Pour eux, le son voilé de la queue n'était peut-être pas seulement le sympathique agent de certains appétits et de certaines passions, il était le reflet par excellence de l'archétype du beau.
Comment quelques sons échappés d'un roseau peuvent-ils déterminer chez certains hommes des sensations aussi profondes, et comment certains airs, informes pour nous autres Européens, ou tout au moins monotones, sont-ils considérés par certains autres peuples comme l'expression la plus complète et la plus ravissante de l'idéale beauté ? Graves et difficiles questions que celles-là, qui touchent aux côtés les plus délicats de l'esthétique, qui sans cesse reviennent à l'esprit, et auxquelles nous ne saurions échapper en face de la quena et des airs qui lui sont propres : car cet instrument et ces chants, nous le verrons plus loin, exercent sur les Indiens de la Sierra une influence qui touche à l'extrême limite de l'effet musical et va jusqu'à l'extase. D'où vient cette merveilleuse puissance d'expression? Est-ce donc que les chants des anciens Péruviens et leur primitive quena soient plus parfaits que nos savantes conceptions musicales et que tous nos instruments d'orchestre, qui, relativement, nous laissent froids? Assurément non, et bien au contraire. Mais si nos instruments d'une grande étendue, de timbres si variés, permettent une 'manifestation plus complète de l'idée, celle-ci, quand elle, existe réellement, quel que soit l'agent qui serve à la manifester, quelle que soit la forme dans laquelle elle nous appareil, nous frappe et nous émeut.
Mais l'idée, quelque admissible, quelque inspirée qu'elle soit, n'est jamais et ne peut jamais être l'expression du beauebsolu qui n'existe
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pas en musique et ne saurait exister, parla raison péremptoire que;, tout système de sons, étant nécessairement partiel et incomplet, puisqu'il est notre oeuvre à nous qui sommes finis et incomplets, aucun ne saurait présenter cette rigueur implacable qui correspond à la vérité absolue, cette beauté sans défaut dont la création, dans ses harmonies perpétuelles, ses rhythmes savants, ses figures correctes, ses variétés infinies et son unité souveraine, nous offre l'unique et écrasant exemplaire. Aussi n'est-ce point à chercher à reproduire dans les proportions de notre petite taille ce qui se ment dans le cadre sans limite de l'espace éternel que doivent tendre les efforts du compositeur, mais à éveiller les émotions diverses et toujours ravissantes que traduit dans notre âme attentive la contemplation idéale de ]'oeuvre incomparable de l'incomparable artiste, le divin Créateur. Jean-Jacques Rousseau a donc pu dire avec une rare profondeur de pensée, sous une apparence de sophisme, que, « hors le seul Être existant par lui-même, il n'y a rien de beau que ce qui n'est pas e.
Cette vérité établie, il s'ensuit que mieux nous concevons, sans chercher à l'imiter, la radieuse symphonie de la création, plus belles de l'idéale beauté, — que Platon définissait la splendeur du vrai, — sont nos oeuvres musicales, commentaires harmonieux d'une thèse qui, échappant à notre raison, se réfugie dans notre sentiment. Car la musique, si on a pu dire qu'elle t,st une langue, sert de complément à la langue parlée en éveil tant la sensation des idées dont la subtilité échappe. à toute signification précise, à tout mot ou à tout assemblage de mots. Dans quel vocabulaire prendrait-on, par exemple, des termes assez nuancés, assez riches d'effet, assez puissants pour préparer notre esprit à cette sorte de communion qui s'établit parfois entre fluas et les beautés de la nature, en écoutant certains chants? Sont-ce des phrases qui nous détacheraient en quelque sorte de nous-mêmes, pour nous porter dans l'espace où notre âme s'épure , où nos sens se perfectionnent, où nous pouvons entrevoir, dans la pénombre d'un jour nouveau, cette glorieuse symphonie de la nature dont nous parlions plus haut, et vers laquelle nous voguons poétiquement sur l'océan des sons? Cette symphonie immuable, nous l'avons tous entendue vibrer en nous dans les moments émus où nous nous sommes senti touché de la grâce artistique. Nous percevions clairement alors, comme renfermés dans un son unique d'une beauté sans égale, les millions de voix diverses qui parlent, chantent, soupirent, mugissent, crient, hurlent, éclatent sur
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notre globe; depuis la foudre qui tonne dans les airs jusqu'à la goutte d'eau qui gémit en ge brisant sur un brin d'herbe , — depuis Pinsecte microscopique qui murmure des tristesses ou des joies inappréciables dans le calice d'une fleur, jusqu'au lion rugissant dans le désert dont il est roi, — depuis les molécules de la matière, qui tendent à-se rapprocher les unes des autres par cette loi mystérieuse d'amour universel dans des vapeurs sonores perdues au sein de l'infini musical; jusqu'à l'Océan qui ébranle les fondements de notre globe avec des mugissements formidables ou de sourdes rumeurs.
L'idée du Tout'unique et harmonieux, avec la faculté de la rendre saisissable à tous, voilà pour nous l'idéal , le degré le plus parfait du beau.
Mais ce n'est point avec des subterfuges d'école, par le moyen clos règles qu'on peut jamais arriver à ce résultat. Ce n'est pas même aveeuneforme correcte et élégante qu'on éveillera de grandes et nobles sensations, bien que dans certains cas une invention mélodique médiocre puisse, grâce à la forme, séduire les beaux esprits, les raffinés de l'art, tandis que la plus vigoureuse et la plus originale des inspirations restera sans effet auprès de ces mémos beaux esprits et de ces raffinés. Mais il faut distinguer entre les jouissances artistiques des initiés qui les trouvent souvent dans la convention, et les jouissances des coeurs impressionnables mais naïfs qui ne veulent être émus que par les beautés idéales, les accents vrais de la passion. Certes, j'admire la forme dans les arts, mais seulement comme un moyen de rendre présente à l'esprit l'idée sans laquelle la musique n'est qu'un bruit, et certainement, dans ce cas, le plus importun des bruits. Qu'est-ce, en effet, que la perfection de la forme si elle n'est animée du souffle vivifiant de l'idée'? Qu'on imagine, a dit un philosophe, la plus belle tète d'homme vivant, et que, rien ne changeant dans la régularité et l'harmonie des traits, cette tête tout à coup devienne une tête d'idiot ; la beauté n'aurait-elle pas fui avec l'idée? Le contraire aurait lieu si la tête la moins conforme aux lois de la beauté était soudainement animée du souffle ardent de l'esprit ; — la laideur deviendrait belle.
Ce sont là des raisons fondamentales qui font que certains chants de la plus grande simplicité, sans forme ou d'une forme vicieuse, presque sans mouvement et sans rhythme, par le seul pouvoir de l'expression, indépendamment de tous les moyens accessoires d'effet, éveillent en nous des émotions puissantes ,auxquelles les éléments les plus variés
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de l'art, moderne ne sauraient rien ajouter. Par exemple, qui n'a été profondément remué sous l'action de quelques—uns des chants de la messe des morts suivant le rite romain
Non, encore une fois, le beau ne dépend d'aucune règle, d'aucun moyen matériel ; il n'est le partage exclusif d'aucune école, d'aucune race d'hommes, d'aucune civilisation ; on le retrouve partout où une aspiration élevée, une intuition ardente de l'oeuvre du suprême Artiste se manifeste par les agents, quels qu'ils soient, des émotions de notre âme ou des sentiments de notre coeur.
Mais, pour comprendre les beautés des o3uvres diverses, qui sont toujours des beautés de reflet, soit qu'elles naissent du sentiment de l'harmonie extérieure, soit qu'elles aient pour cause notre propre nature, il faut nécessairement se trouver en communication d'idées, de sentiments, de croyances, de moeurs avec les artistes qui les ont créées. Le mysticisme chrétien ne sera pas plus compris de l'Arabe sensuel, quoique poète, que le panthéisme indien ne l'aurait été de la philosophie sépulcrale de l'ancienne Égypte. Voilà pourquoi certaines mélodies émanées de certains peuples qui ne les entendent pas sans une vive émotion, nous paraissent à nous, dans l'ordre de nos idées et de notre civilisation, insignifiantes quand même elles ne nous semblent pas ridicules et incohérentes.
Pour nous autres Européens, la quena est un instrument barbare, et les airs péruviens appropriés à cet instrument, et que la tradition fait remonter bien antérieurement à Manco Capac, des airs plus barbares encore peut—être, et d'une insignifiance complète. Mais voyez les Indiens : ils ne peuvent supporter l'audition de ces airs sans fondre en larmes, sans éclater en sanglots. Qui oserait dire après cela que ces chants, informes, il est vrai, pour nos oreilles habituées à d'autres formes, d'une intonation souvent vicieuse au point de vue de notre système tonal, sont néanmoins dépourvus de toute beauté, c'est-à-dire, dans une proportion quelconque, dépourvus de ce reflet sublime dont nous venons de parler? Eh quoi I des hommes seraient émus jusqu'au paroxysme de l'émotion par laseu le action de quelques sons sans suite et sans signification aucune? Penser ainsi serait calomnier notre coeur, et porter une véritable atteinte à la considération de l'art.
Sans doute, la situation misérable à laquelle les légitimes possesseurs du Pérou ont été condamnés, les souvenirs poignants que la quena évoque chez eux, et la nature même des lieux majestueusement
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