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Je lui reprocherai seulement le mode de voca-
lisation qu'elle a adopté pour les phrases formées
de gruppetti diatoniques où les notes se lient de
deux en deux, comme celle qui se trouve dans
12 MOZART
son duo avec Ottavio au premier acte. En pareil
cas, mademoiselle Falcon accentue tellement fort
la première note de chaque gruppetto, que la se-
conde en est presque effacée, et qu'à un certain
éloignement il résulte de cette inégalité un effet
tout autre que celui qu'en attend probablement
la cantatrice, et assez analogue à la phraséologie
des cors, lorsqu'ils emploient alternativement un
son ouvert et un son bouché. Ainsi rendu, le trait
que je viens de désigner dans le duo de Don Juan,
perd beaucoup de sa force au lieu d'en acquérir.
Si on ne le lui dit pas, il est impossible que
mademoiselle Falcon s'en aperçoive, l'effet n'étant
plus le même de près.
Je ne saurais passer sous silence l'exécution
foudroyante du grand finale aux premières repré-
sentations. Le soin avec lequel les répétitions
générales en avaient été faites, et l'assurance
qu'une étude minutieuse et bien dirigée de sa
partie avait donnée à chaque choriste, ne sont pas
les seules causes de ce résultat. Tous les acteurs
de l'Opéra, qui n'avaient pas de rôle dans la pièce,
ayant demandé à figurer comme choristes dans
le finale, cette augmentation inusitée du nombre
des voix, l'exécution chaleureuse de ces chan-
teurs auxiliaires, l'enthousiasme réel éprouvé
par quelques-uns et se communiquant à la masse,
tout concourut à faire de ce morceau le prodige
de l'exécution chorale à l'Opéra. Comme, d'ail-
DON JUAN 13
leurs, l'orchestre de Mozart, malgré tout ce qu'il
a de richesse et de force, n'écrase pas le chant,
on a pu voir enfin de quoi était capable un pareil
choeur ainsi exécuté. Voilà de la musique dra-
matique !I!
LA FLÃ>TE ENCHANTÉE
ET
LES MYSTÃ^RES D'ISIS
ter mai 1836.
La Flûte enchantée est celui peut-être de tous les ouvrages de Mozart dont les morceaux détachés sont les plus répandus et la partition complète la moins appréciée en France; elle n'obtint du moins qu'un fort médiocre succès à Paris, quand la troupe allemande voulut la représenter au thatre Favart, il y a six ou sept ans. Pourtant il n'y a pas de concert où l'on ne puisse en entendre des fragments ; l'ouverture est sans contredit l'une des plus admirées et des plus admirables qui existent; la marche religieuse est de toutes les cérémonies des temples protestants; à l'aide de quelques vers parodiés sur elle, cette mélodie
I. Ouelques lignes de cet article ont été intercalées par Berlioz dans ses Mémoires.
FLUTE ENCHANTÉE ET MYSTÃ^RES D'ISIS 15
instrumentale est devenue un hymne que chantent
en Angleterre des milliers d'enfants; les petits
airs, depuis longtemps populaires, ont servi de
thèmes aux fabricants de variations, pour la plus
grande joie des amateurs de guitare, de flûte, de
clarinette et de flageolet, cette lèpre de la musique
moderne ; et avec quelques autres, bien que fort
peu dansants, on a confectionné méme des ballets.
On ne devinerait guère cependant quelle somme
Mozart a retirée de cette partition qui, avant
d'arriver jusqu'à nous, a fait la fortune de trente
théâtres en Allemagne et sauvé de sa ruine le
directeur qui l'avait demandée... Six cents francs,
ni plus ni moins. C'est précisément le prix que
les éditeurs donnent à un de nos faiseurs à la
mode pour une romance; et Rubini ou mademoi-
selle Grisi ne gagnent pas moins en dix minutes à
chanter deux cavatines de Vaccaï. Pauvre Mozart !
il ne lui manquait plus pour dernière misère
que de voir son sublime ouvrage accommodé aux exigences de la scène française, et c'est ce qui
lui arrivera.
L'Opéra, qui, peu d'années auparavant, avait si
dédaigneusement refusé de lui ouvrir ses portes,
l'Opéra, d'ordinaire si fier de ses prérogatives, si
fier de son titre d'Académie royale de Musique,
l'Opéra, qui jusque-là se serait cru déshonoré
d'admettre un ouvrage déjà représenté sur un
autre théâtre, en était venu à s'estimer heureux
16 MOZART
de monter une traduction de la Flûte enchantée.
Quand je dis une traduction, c'est un pasticcio
que je devrais dire, un informe et absurde pas-
ticcio resté au répertoire sous le nom des Mystères
d'Isis. Fi donc, une traduction! Est-ce que les
exigences d'un pablic français permettaient une
traduction pure et simple du livret qui avait
inspiré de si belle musique? D'ailleurs, ne faut-il
pas toujours corriger plus ou moins un auteur
étranger, poète ou musicien, s'appela-t-il Shakes-
peare, Goethe, Schiller, Beethoven ou Mozart,
quand un directeur parisien daigne l'admettre à
l'honneur de comparaître devant son parterre?
Ne doit-on pas le civiliser un peu? On a tant de
goût, d'esprit, de génie même dans la plupart de
nos administrations théâtrales, que des barbares,
comme ceux que je viens de nommer, doivent
s'estimer heureux de passer par de si belles
mains. Il y a dans Paris, sans qu'on s'en doute,
une foule de gens aussi favorisés sous le rapport
de la puissance créatrice que Mozart, Beethoven, Schiller, Goethe ou Shakespeare ; plus d'un souf-
fleur eût été capable de créer Faust, Hamlet ou
Don Carlos; bien des clarinettes et autant de bassons eussent pu écrire Fideliu ou Don Juan; et s'ils
ne l'ont pas fait, c'est indolence, c'est paresse de
leur part, mépris de la gloire, que sais-je? enfin
c'est qu'ils n'ont pas voulu. On ne pouvait donc
pas, sans de grandes modifications, non seule-
FLUTE ENCHANTÉE ET MYSTÃ^RES D'ISIS 17
ment dans le libretto, mais aussi dans la musique,
introduire à l'Opéra une partition allemande de
Mozart. En conséquence, on fit le beau drame que
vous savez, ce poème des Mystères d'Isis, mystère
lui-même, que personne n'a jamais pu dévoiler.
Puis quand ce chef-d'oeuvre fut bien et dûment
charpenté, le directeur de l'Opéra, pensant faire
un coup de maitre, appela à son aide un musicien
allemand pour charpenter aussi la musique de
Mozart, et l'accommoder aux exigences de ces
beaux vers. Un Français, un Italien ou un
Anglais, qui eût consenti à se charger de cette
tache sacrilège, ne serait à nos yeux qu'un pauvre
diable dépourvu de tout sentiment élevé de l'art,
qu'un manoeuvre dont l'intelligence ne va pas
jusqu'à concevoir le respect dû au génie ; mais un
Allemand, un homme qui, par orgueil national
au moins, devait vénérer Mozart à l'égal d'un
dieu, un musicien (il est vrai que ce musicien a
écrit d'incroyables platitudes sous le nom de
symphonies) ose.' porter sa brutale main sur un
tel chef-d'oeuvre! Ne pas rougir de le mutiler, de
le salir, de l'insulter de toutes façons L. Voilà
qui bouleverse toutes les idées reçues. Et vous
allez voir jusqu'où ce malheureux a porté l'ou-
trage et l'insolence. Je ne cite, qu'à coup sûr, ayant
sous les yeux les deux partitions.
L'ouverture de la flûte enchantée finit fort laco-
niquement; Mozart se contente de frapper trois
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fois la tonique, et c'est tout. Pour la rendre digne
des Mystères d'Isis, l'arrangeur-charpentier a
ajouté quatre mesures, répercutant ainsi treize
fois de suite le même accord, suivant la méthode
ingénieuse et économique des Italiens pour
allonger les opéras. Le premier air de Zorastro
(Ã" déesse immortelle), rôle de basse, comme on
sait, et de basse très grave, est fait avec la partie
de soprano du choeur Per roi risplende il giorno,
enrichie de quatre autres mesures dues au génie
du charpentier-arrangeur. Le choeur reprend
ensuite, mais avec diverses corrections également
remarquables, et la suppression complète des
flûtes, trompettes et timbales, si admirablement
employées dans l'original. L'instrumentation de
Mozart corrigée par un tel homme! n'est-ce pas
l'impertinence la plus bouffonne qui se puisse
concevoir?
Ailleurs, nous la verrons se manifester d'une
autre manière. Ce ne sera plus sur l'orchestre
que s'exercera le rabot de notre manouvrier
mais bien sur la mélodie, l'harmonie et les des-
sins d'accompagnement. Nous en trouvons la trace
d'abord dans cet air sublime, la plus belle page
de Mozart peut-être, où le grand prêtre dépeint
le calme profond dont jouissent les initiés dans
le temple d'Isis; à la fin de la dernière phrase :
1V'est-ce pas imiter les dieux, le rabotteur a mis
ut, ut, la, au lieu des deux notes graves sol,
FLUTE ENCHANTÉE ET MYSTÃ^RES D'ISIS 19
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