Travail du son, toucher des cordes
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Dans ses premières oeuvres, la passion roman-
tique domina presque souverainement; niais elle
ne put en bannir la finesse, l'élégance et la ten-
dresse virgiliennes. La « scène aux champs » de
la Symphonie fantastique, le début de la Damna-
tion de Faust, d'autres fragments encore attes-
taient la persistance du goût classique. Puis, un
jour, par cette sorte de régression qui, vers le
milieu de la vie, ramène les hommes à leur véri-
table nature, aux instincts qu'ils ont hérités de
leur race et de leur famille, Berlioz se détourna
du romantisme. Alors il composa l'Enfance du
Christ, Béatrice et Bénédiet, les Troyens : à son
insu, il rentrait dans sa voie. Quand il fit exécuter
l'Enfance du Christ, quelques personnes soutin-
rent qu'il avait modifié son style et sa manière. 11
haussa les épaules : « J'aurais écrit, dit-il, l'En-
fance du Christ de la même façon, il y a vingt ans.
C'était vrai : il eût pu l'écrire, mais il avait écrit
la Symphonie fantastique ! Nul artiste ne fut aussi
inconscient des mouvements de son génie. Ja ma is
il ne s'aperçut qu'en lui-même son goût et sa sen-
sibilité se livraient bataille. Il souffrit tragique-
ment de ce conflit, mais ignora la cause de son mal.
XLVIII HECTOR BERLIOZ CRITIQUE MUSICAL
Combien de poètes et d'artistes romantiques
subirent le même tourment pour avoir, dans un
moment de bravade, refusé d'entendre le cri de
leur propre nature! Combien ont pu répéter le
cantique de Racine
Hélas! en guerre avec moi-même Où pourrai-je trouver la paix ?
La paix, c'est-à-dire l'heureux accord de toutes
les facultés dune rime humaine, sous la loi de la
tradition.
ANDRÉ HALLAYS
AVERTISSEMENT
Le titre de ce volume : La Musique et les Musiciens avait été choisi, du vivant de Berlioz, pour un recueil d'articles qui est resté à l'état de projet. Celui que nous offrons aujourd'hui au public, contient quelques- uns des feuilletons publiés dans le Journal des Débats, de 1835 à 1863.
Un grand nombre de feuilletons de Berlioz ont été déjà réédités, soit en entier, soit par fragments, dans A travers Chants, dans les Grotesques de la Musique, dans les Soirées de l'Orchestre, dans les Mémoires. Ceux que nous réunissons aujourd'hui n'ont jamais été reproduits. On pourra retrouver çà et là quelques lignes déjà réimprimées dans de précédents volumes. Lorsque le feuilleton d'où ces lignes avaient été tirées, présentait un réel intécét, nous avons cru pouvoir le donner intégralement.
Nous nous sommes attachés à choisir les articles les plus propres à bien faire connaltre l'opinion de Berlioz sur les musiciens de son temps. Si l'on veut savoir comment il jugeait ses maltres de prédilection : Beethoven, Gluck, Weber et Spontini, il faut se reporter aux Soirées de l'O•chegre et à A travers
L AVERTISSEMENT
Chants. Cependant nous avons cru devoir citer ici deux feuilletons relatifs à Mozart, les autres recueils ne donnant que d'une façon incomplète la pensée du critique sur l'auteur de Don Juan. Tout le reste de la publication est consacré à des contemporains de Berlioz.
Il ne pouvait être question de reproduire tous les articles de critique musicale insérés dans le Journal des Débats pendant vingt-huit années. Personne aujourd'hui ne s'intéresserait à tous les opéras mort-nés que Berlioz a été forcé de passer en revue. Nous nous en sommes tenus aux oeuvres des compositeurs qui sont demeurés glorieux ou célèbres.
On a parfois omis la partie du feuilleton où est analysé le livret. On a pensé aussi que, dans certains cas, le jugement de Berlioz sur les interprètes ne présentait plus aucun intérêt et on a retranché de fastidieuses nomenclatures d'artistes disparus.
Nous ne nous sommes pas cru autorisés à effacer certaines négligences de style que Berlioz eut sans doute fait disparaltre, s'il avait réédité lui-même ces articles écrits au jour le jour.
MOZART
4
DON JUAN
15 novembre 1835.
On a donné hier soir Don Juan à l'Opéra. Je ne
viens pas en faire l'analyse. Dieu m'en garde!
Trop de savants critiques, musiciens, poètes, ou
à la fois poètes et musiciens (comme Hoffmann
par exemple) se sont exercés sur ce vaste sujet,
de manière à ne rien laisser à glaner après eux.
Je me bornerai à émettre quelques idées générales
à propos de cette étonnante production toujours
jeune, toujours forte, toujours à l'avant-garde de
la civilisation musicale, lorsque tant d'autres,
dont l'âge n'égale pas la moitié du sien, gisent
déjà, cadavres oubliés dans les fossés du chemin,
ou mendient des suffrages •d'une voix cassée qu'on
écoute à peine. Quand Mozart l'écrivit, il n'ignorait
pas que le succès d'une oeuvre pareille serait lent,
4 MOZART
et que peut-être même il ne serait pas donné à
l'auteur de le voir. Il disait souvent, en parlant
de Don Juan : « Je l'ai fait pour moi et quelques
amis. » Mozart avait raison de n'espérer que l'ad-
miration du petit nombre de musiciens avancés
de son époque. La froideur de la masse du public
devant le monument musical qu'il venait d'élever
le prouva bien. Aujourd'hui même, si la supé-
riorité de Mozart ne trouve pas en France de con-
tradicteurs, c'est moins dans un sentiment réel
du peuple dilettante qu'il en faut voir la cause,
que dans l'influence exercée sur lui par l'opinion
constamment la même des artistes distingués de
toutes les nations ; opinion qui a fini par passer
dans l'esprit de la foule comme un dogme reli-
gieux sur lequel la controverse n'est point per-
mise, et dont il serait criminel de douter. Pour-
tant le succès de Don Juan à l'Opéra, succès
d'argent s'il en fut, peut être regardé comme la
manifestation d'un progrès sensible dans notre
éducation musicale. Il prouve avec évidence
qu'une bonne partie du public peut déjà goûter
sans ennui une musique fortement pensée, con-
dciencieusement écrite, instrumentée avec goût et
dignité, toujours expressive, dramatique, vraie;
une musique libre et fière, qui ne se courbe pas
servilement devant le parterre et préfère l'appro-
bation de quelques esprits élevés (spivant l'expres-
sion de Shakespeare) aux applaudissements d'une
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