Aimer la musique, classique et rock
Retour à l'index la-basse.eu
gèrent.
I. C ctte étude sur Berlioz a été écrite par Wagner en 1841. Elle a été traduite par M. Camille Benoît dans Musiciens, Poètes et Philosophes.
HECTOR BERLIOZ CRITIQUE MUSICAL XLIII
Il était classique d'intelligence, classique d'édu-
cation, classique jusqu'aux moelles.
Le premier poète qu'il a lu, senti, aimé, c'est
Virgile f. Enfant, l'agonie de Didon l'a fait pleurer
et frissonner. Plus tard, Gluck excite les premiers
transports du musicien et lui dicte sa vocation,
Gluck qui, même en évoquant les héros d'Euri-
pide ou du Tasse, reste par-dessus tout virgilien,
c'est-à-dire profondément classique au sens fran-
i. « J'ai passé ma vie avec ce peuple de demi-dieux ; je me figure qu'ils m'ont connu, tant je les connais. Et cela me rappelle une impression de mon enfance qui prouve à quel po:nt ces beaux êtres antiques m'ont tout d'abord fasciné. A l'époque où, par suite de mes études classiques, j'expliquais, sous la direction de mon père, le douzième livre de l'Éttéide, ma tête s'enflamma tout à fait pour les personnages de ce chef-d'oeuvre : Lavinie, Turnus, Énée Mezence, Lausus, Pallas, Evaudre, Amata, Latinus, Camille, etc., etc. ; j'en devins somnambule, et, pour emprunter un vers à Victor Hugo :
Je marchais tout vivant dans mon rêve étoilé.
Un dimanche, on me mena aux vêpres : le chant monotone et triste du psaume : « In ezitu Israël » produisit en moi l'effet magnétique qu'il produit encore aujourd'hui et me plongea dans les plus belles rêveries rétrospectives. Je retrouvais mes héros virgiliens, j'entendais le bruit de leurs armes, je voyais courir la belle amazone Camille, j'admirais la pudique rougeur de Lavinie éplorée, et ce pauvre Turnus, et son père Daunus, et sa soeur Juturne; j'entendais retentir les grands palais de Laurente... et un chagrin incommensurable s'empara de moi, je sortis de l'église tout en larmes... » — (Lettre d'Hector Berlioz à la princesse Caroline Sayn, — Wittgenstein, f0 juin 1859).
D.
XLIV HECTOR BERLIOZ CRITIQUE MUSICAL
çais du mot, Gluck si voisin de l'art de nos tra-
giques par sa robuste sobriété, sa science de la
passion, sa pompeuse élégance, Gluck qui, dans
ses chefs-d'oeuvre, a continué, sans le surpasser,
Rameau, « le plus français des Français de
France' ». Mais, pour son malheur, le temps de
ses premières oeuvres et de ses premières amours
est celui où la bourrasque romantique se déchaîne
sur la France. Tout dans les promesses de l'école
nouvelle séduit sa nature brûlante : les règles
brisées, les conventions abolies, la passion glori-
fiée, la révélation d'une beauté inconnue. Il
devient donc romantique; mais sa sensi-
bilité est seule atteinte ; son goût demeure clas-
sique.
Quand Berlioz part pour Rome, le poison est
déjà dans ses veines : c'est Byron qu'il lit au
Colisée, ce sont des choeurs de Weber qu'il chante
avec des peintres allemands en revenant, le soir,
de ses promenades à travers la campagne romaine.
Égaré par les prestiges romantiques, il n'est plus
capable d'écouter la leçon des ruines et du ciel.
Mais ni les fées, ni les sorcières, ni Satan, ni les
dieux du Nord ne peuvent fermer son oreille à la
voix de Virgile, qui lui parle sans relâche sur la
1. Le mot est de J.-J. Weiss.
HECTOR BERLIOZ CRITIQUE MUSICAL XLV
terre du Latium. Des vers de l'Énéide se réveillent
à tout propos dans son esprit ; et, près de Subiaco,
s'accompagnant de sa guitare, il chante, dans la
solitude, la mort du jeune Pallas et le désespoir
du bon Évandre. Ces souvenirs, rien ne les effa-
cera jamais ; ils se mêleront à toutes les joies, à
toutes les souffrances, à toutes les admirations de
Berlioz. Ce sera le convoi de Pallas qu'il croira
voir passer, quand il entendra la marche funèbre
de la Symphonie héroïque. Tous ses écrits sont
parsemés de citations de Virgile ; ses feuilletons
les plus moroses en sont émaillés. Il est torturé,
tenaillé, à la pensée de débrouiller un scénario
de Scribe : un vers des Églogues traverse sa mé-
moire, et le voilà qui sourit sur le chevalet.
Le poète latin a inspiré son premier essai :
la Mort d'Orphe'e, et sa dernière oeuvre : les
Troyens.
Berlioz a aimé aussi, hélas ! formidablement
aimé ce fétiche barbare que les artistes d'alors
nommaient Shakespeare, ayant appris, par les
traductions de Letourneur, que le poète anglais,
détesté de Voltaire, ignorait la règle des trois
unités, peuplait la scène de fantômes et introdui-
sait le calembour dans la tragédie. Le si akespea-
rianisme des romantiques français est une des
mystifications les plus plaisantes de l'histoire lit-
xLVI HECTOR BERLIOZ CRITTQUE MUSICAL
téraire. Berlioz, lui-mime, nous a fait là-dessus
des aveux bons à retenir. Il venait d'assister avec
une émotion poignante à la représentation de
Roméo et Juliette donnée à Paris par la troupe
anglaise dont Henriette Smithson faisait partie ;
« Il faut ajouter, dit-il en rappelant cette heure de
sa vie, que je ne savais pas alors un seul mot d'an-
glais, que je n'entrevoyais Shakespeare qu'à tra-
vers les brouillards de la traduction de Letourneur
et que je n'apercevais point en conséquence la
trame poétique qui enveloppe comme d'un réseau
d'or ces merveilleuses créations. J'ai le malheur
qu'il en soit à peu près de même aujourd'hui. Il est
bien plus difficile à un Français de sonder les
profondeurs du style de Shakespeare qu'à un
Anglais de sentir les finesses et l'originalité de
celui de La Fontaine et de Molière. Nos deux
poètes sont de riches continents. Shakespeare est
un monde. » Avec les autres romantiques, il adora
donc ce poète inconnu. Shakespearien devint pour
lui comme pour eux le mot qui excuse toutes les
folies. Shakespeariens, les effets « foudroyants »
pour lesquels il décuple les sonorités de l'or-
chestre ; shakespearienne, l'obsession du colossal,
du titanique ; shakespearien, le mélange du trivial
et du sublime dans la symphonie ; shakespearien
surtout, ce mépris des conventions qui tiennent à
HECTOII BERLIOZ CRITIQUE MUSICAL XLVII
l'essence même de l'art, l'imprudente ambition
d'amalgamer des sons, des couleurs et de la litté-
rature.
propre défense.
Retour à la-basse.eu