Il exalte les oeuvres de Beethoven

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A ce point de vue, la critique de Berlioz ne fut
donc pas une nouveauté. Mais c'était bien la pre-
mière fois qu'en France un musicien de cette
valeur était appelé à communiquer au public ses
goûts et ses opinions. Castil-Blaze savait sans
doute la musique; mais il était plus connu pour
avoir estropié Don Juan, les Noces, le Mariage
secret, Freischiitz que pour ses oeuvres musicales
qui consistent, si les dictionnaires disent vrai, en
Trios pour le basson et en un recueil de douze
romances. Et, avant Berlioz, de grands musiciens
avaient pris la plume pour défendre ou expliquer
leurs oeuvres. Gluck avait fait précéder Alceste
d'une préface célèbre. Mais ce que l'on n'avait
point encore vu, c'était un compositeur journa-
liste et juge de ses confrères. On l'a revu, depuis,
quelquefois.
Berlioz n'abusa pas de sa compétence technique;
elle était assez évidente peur qu'il pût se dis-
penser d'en faire parade. Beaucoup de critiques
d'art hérissent leur prose de termes spéciaux,
4. Livre du Centenaire du Journal des Débats. — Étude de M. Ernest Reger sur la critique musicale.
H ECTOR BERLIOZ CRITIQUE MUSICAL XV
afin que l'on ne doute pas de leurs connaissances.
Mais si ce vocabulaire particulier a peut-être
l'avantage de nous donner quelque confiance, il
nous inflige un tel ennui que le pauvre écrivain
perd du même coup le bénéfice de sa science. A
qui donc cet écrivain s'adresse-t-il quand il fait
un article de journal? S'imagine-t-il, par hasard,
que ses conseils seront écoutés du musicien lui-
même ? Tout artiste méprise la critique ; s'il dis-
simule son mépris, il est un poltron qui, amou-
reux du succèt . redoute l'influence du journal
si, par malheur, sa déférence est sincère, c'est qu'il
ignore lui-même ce qu'il sent, ce qu'il veut, et
n'est pas un artiste. C'est du public, du plus pro-
fane des publics que le critique doit être entendu
et compris. Sans droit et sans pouvoir sur le
créateur, il tâchera de faire partager à ses lec-
teurs ses aversions ou ses préférences; il y réus-
sira s'il a de la verve, du bon sens, du goùt, s'il
aime l'art dont il traite et sait rendre sa passion
contagieuse.
Tel fut Berlioz critique. Dans ses premiers
feuilletons, il laissait encore traîner des expres-
sions qui sentaient le professionnel ; mais il
s'aperçut vite que le pédantisme est le pire dé-
faut d'un journaliste, et que, si l'on veut former
ou réformer le goût du public, l'essentiel est
XVI HECTOR BERLIOZ CRITIQUE MUSICAL
d'émouvoir les imaginations, d'inspirer l'horreur
du médiocre et l'amour des chefs-d'oeuvre. Ber-
lioz donna donc libre carrière à ses haines et à ses
enthousiasmes.
Ses haines étaient vigoureuses et innom-
brables.
Il haïssait les directeurs de théâtre, les
chefs d'orchestre qui ne respectent point le
texte du musicien, les chanteurs qui réclament
des airs de bravoure. Aux virtuoses « pia-
nistes, violoncellistes, hautboïstes, flûtistes,
saxophonistes, cornistes, triples violonistes,
simples racleurs, chanteurs, roucouleurs et
compositeurs », il montrait sur sa table deux
pistolets chargés.
Il haïssait les opéras dénués d'ouverture. H
haïssait les vocalises, il ne les pardonnait point
même à Mozart et toute l'admiration qu'il ressen-
tait pour le Prophète ne l'empêchait pas d'écrire,
s'adressant à Meyerbeer :
Vous savez si je vous aime et si je vous admire ; eh bien, j'ose affirmer que dans ces moments-là, si vous étiez près de moi, si la puissante main qui a écrit tant de grandes, de magnifiques et de sublimes choses était à ma portée, je serais capable de la mordre jusqu'au sang'.
1. Journal des Débats, 27 octobre 1819.
HECTOR BERLIOZ CRITIQUE MUSICAL XVII
Il haïssait la fugue au point que la majesté du
dieu Beethoven lui-même ne pouvait arrêter son
indignation et qu'il écrivait un jour à propos de
la Messe en ré :
Si au lieu de crier A-a-a-a-men pendant deux cents
mesures, le choeur chantant en français s'avisait d'exprimer ses souhaits en vocalisant allegro furioso sur
les syllabes Ain-airs-ain-si-i-i-i, avec accompagnement
de trombones et de grands coups de timbales, ainsi que ne le manque jamais de faire un de nos plus illustres compositeurs de musique sacrée, il n'est pas un homme capable d'apprécier l'expression musicale qui ne se dit : « C'est un véritable choeur de paysans ivres se jetant les pots à la tête dans une taverne de village ou une carricature impie de tout sentiment religieux. » Je me rappelle avoir demandé à un professeur aussi savant que consciencieux, compatriote et ami de Beethoven, son opinion sur les amen vocalisés et fugués. il me répondit franchement : « Oh! c'est une barbarie. — Mais pourquoi donc s'obstine-t-on toujours à en faire ! — Mon Dieu! Que voulez-vous? c'est l'usage! Tous les compositeurs en ont fait. » N'est-il pas désespérant de penser que la routine ait conservé encore assez de puissance pour voir le front d'un Beethoven s'incliner un instant devant elle' ?
Il haïssait les fabricants de pastiches, les arran-
geurs, correcteurs et mutilateurs.I1 les insultait,
1. Journal des Débats, 25 janvier 18Z5.
XVIII HECTOR BERLIOZ CRITIQUE MUSICAL
il les maudissait, il les ridiculisait'. Jamais
personne n'a bafoué avec plus de force cette
engeance — immortelle, car il suffit aujourd'hui
d'assister à une représentation de Mozart à
l'Opéra ou de Shakespeare à la Comédie-Française
pour constater qu'il se rencontre toujours des
« adaptateurs » prêts à faire au génie u l'aumône
de leur science et de leur goût ».
Et il haïssait encore une certaine musique
« parisienne »... Mais, quand nous saurons son
opinion sur les compositeurs de son temps, nous
verrons mieux ce qu'il voulait dire par là.
Au fond, toutes ces haines de Berlioz sont la
contrepartie de ses enthousiasmes. S'il déteste
les virtuoses, c'est qu'ils altèrent et corrompent
les chefs-d'oeuvre; les arrangeurs, c'est qu'ils
outragent les maîtres; les musiciens u parisiens »,
c'est que leurs ouvrages dépravent le goût public
et le détournent d'une musique plus noble et plus
fière.
Il exalte les oeuvres de Beethoven, de Gluck,
de Mozart,de Weber et de Spontini. Nous sommes
1. Quand on a lu tout ce que Berlioz a écrit contre les « arrangeurs », on est abasourdi de l'audace d'un entrepreneur de spectacles qui, ayant travesti en opéra la Damnation de Faust, ne craint pas de protester de son respect pour le génie du musicien.
HECTOR BERLIOZ CRITIQUE MUSICAL XIX
enclins aujourd'hui à estimer qu'il y met parfois
plus de ferveur que de pénétration. Mais n'ou-
blions pas que ces articles étaient écrits en vue
d'un journal quotidien. D'ailleurs, pour mesurer
le progrès que Berlioz fit faire à la critique musi-
cale, il n'est pas mauvais d'avoir lu quelques
articles de Castil-Blaze.
Il publia de nombreux feuilletons sur Beethoven
et il analysa les neuf symphonies Cédant à son
propre tempérament, il a peut-être trop objectivé
l'art de Beethoven ; il en a donné une interpréta-
tion moins musicale que poétique. Mais qu'il y a
de vivacité, parfois de délicatesse dans ces trans-
criptions littéraires! et qu'elles ont bien l'accent
brûlant d'une passion juvénile!
Les ét'ides sur Alceste, sur Orphée, sur Obéron,
sur le Freischütz , reprod uites dans A travers Chants,
manifestent le culte de Berlioz pour Gluck et
Weber. L'esquisse biographique de Spontini
(Soirées de l' Orchestre) est un acte d'adoration,
un hymne à la déesse de la « musique expres-
sive ».
On a parfois reproché à Berlioz d'avoir mé-
connu Mozart. Cela n'est pas exact. Dans un mer-
veilleux feuilleton contre les « arrangeurs » de la
1. Ces analyses ont été recueillies dans A travers Chants.
XX HECTOR BERLIOZ CRITIQUE MUSICAL
Flûte enchantée ', il appelle Mozart « le premier
musicien du monde ». Se réjouissant du succès
de Don Juan à l'opéra il félicite le public
de « goûter sans ennui une musique fortement
pensée, consciencieusement écrite, instrumentée
avec goût et dignité, toujours expressive, drama-
tique, vraie ; une musique libre et fière qui ne se
courbe pas servilement devant le parterre et pré-
fère l'approbation de quelques esprits élevés (sui-
vant l'expression de Shakespeare, aux applaudis-
sements d'une salle pleine de spectateurs »... Je ne
prétends pas que ces éloges soient très chaleu-
reux: ce ne sont pas des cris d'admiration.
Berlioz traite autrement Gluck ou Beethoven.
Mais l'honneur du critique est sauf: il a loué
Mozart.
*e*
Si Berlioz n'avait eu qu'à dauber sur des pia-
nistes ridicules, invectiver contre les fabricants
de « pastiches )) et exalter les maîtres du passé,
il se fût résigné de bon coeur à son métier. Mais il
avait aussi la charge de juger les vivants.
Cette partie de sa tache lui avait causé tant de
tracas, tant d'ennuis que jamais il ne fit réim-
1. 'alertai des Débats, ler mai 1836.
2. Ibid. 15 novembre 1835.
HECTOR BERLIOZ CRITIQUE MUSICAL XXI
primer les chroniques où étaient prononcés les noms de ses contemporains. Dans ses volumes il a repris des fantaisies ou des essais théoriques publiés à propos de certains opéras. Mais il ne voulut point exhumer ce qu'il avait écrit sur les oeuvres de son temps. Peut-être hésitait-il à signer une seconde fois des éloges de complaisance arrachés à sa lassitude. Il fit une exception pour son célèbre article sur Wagner et la musique de
l'avenir ; on put le relire dans A trarers chants.
Nous n'avons aucune raison de partager ces
scrupules. Berlioz, du reste, s'est fait une singu-
lière idée de notre clairvoyance s'il nous a cru
incapables de discerner sa vraie pensée à travers
les formules laudatives ou courtoises que mille
nécessités lui imposaient. « A quels misérables
ménagements, disait-il dans ses Mémoires, ne suis- je pascontra int ! que de circonlocutions pour éviter l'expression de la vérité ! que de concessions faites aux relations sociales et même à l'opinion publique! que de rage contenue ! que de honte bue! Et l'on me trouve emporté, méchant, méprisant! Hé! malotrus qui me traitez ainsi, si je disais le fond de ma pensée, vous verriez que le lit daorties sur lequel vous prétendez être étendus par moi n'est qu'un lit de roses, en comparaison du gril où je vous rôtirais !... »
XXII HECTOR BERLIOZ CRITIQUE MUSICAL
Assurément il ne put toujours livrer à ses lec-
teurs le fond de son coeur. Il dut quelquefois tré-
pigner de colère à l'instant de décerner quelques
vagues compliments à des compositeurs qu'il eût
voulu déchirer. Il lui fallut sacrifier ses dégoûts
tantôt à de chères amitiés, tantôt à ses propres
intérêts : on n'est pas impunément candidat à
l'Institut, puis académicien ; de dures servitudes
pèsent sur le journaliste, même le plus indépen-
dant de caractère ; enfin, si l'on est musicien, on
ne saurait faire exécuter sa musique sans le con-
cours d'artistes, de directeurs, de cantatrices, de
chefs d'orchestre, etc... et il serait téméraire de
vouloir conquérir leur dévouement à force d'in-
jures. Berlioz courba quelquefois la tète, afin de
conserver, malgré tout, le droit de dire ou d'insi-
nuer la vérité, quand il lui semblait indispensable
de le faire pour la dignité de l'art ou pour sa
propre défense.


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