Les grands bassistes de l'histoire

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tristes où ils exhalent leurs plaintes mélodieuses, doivent ajoutera l'effet propre de l'instrument ; niais ces circonstances toutes particulières aux Indiens ne suffiraient certainement pas à produire ces larmes et ces extases, qui sont le triomphe de l'expression en musique. D'ail-- leurs, la quena et ses chants étendent leur action sur les hommes de race blanche étrangers aux, malheurs des anciens fils du Soleil, et qui , presque autant que ces derniers , en sont émus et charmés.
La quena est jouée d'ordinaire en solo et sans aucun accompagnement. Quelquefois cependant il arrive que deux Indiens se mettent à exécuter leurs chants, non point à l'unisson , comme on pourrait le croire en examinant leurs mélodies, mais à deux parties réelles. moisie plaintive des deux quenas attendrit le coeur des auditeurs, exalte leur imagination et les transporte au temps fortuné et à jamais passé, hélas I où ils vivaient libres et considérés sous l'égide de l'astre radieux qui brille pour tout le monde, excepté pour eux aujourd'hui. Des larmes abondantes coulent de leurs yeux, et c'est à la douleur même qu'ils demandent un soulagement aux douleurs enivrantes qui les enveloppent comme dans une atmosphère de deuil harmonieuse. Il faut un nouvel accent plaintif à tous ces accents de plaintes, et il faut que le timbre même de la quena soit assombri pour vibrer à l'unisson des coeurs abîmés dans le néant de la désespérance. Les musiciens interrompus par leurs propres sanglots n'ont pu finir leur chant. Ils ont ôté de leurs lèvres tremblantes l'instrunrant, et sans se parler, d'un regard magnétique, ils se sont compris. On les voit alors cheminer lentement, gravir les hauteurs les plus escarpées de la Sierra, comme s'ils voulaient, pour exhaler le souffle suprême de leur âme attendrie, monter plus près des cieux. Là, sur ces escarpements arides et glacés, ils attendent l'heure des ténèbres pour s'abreuver de la dernière partie de ce concert désolé. Un vase rempli d'eau est apporté, et les instruments-y sont plongés. La voix de la quena dans cette sourdine liquide devient la voix même des sépulcres et comme le Saper Ibuntina Babylonie des maîtres tombés en esclavage. Écoutez : il semble que des voix parlées se mêlent, par un phénomène étrange, à la voix chantée qui étouffe et pleure au sein de l'humide tombeau. Je reconnais ces voix lamentables : ce sont celles des fils de Sion, ou plutôt c'est l'écho de ces voix :
Aux saules maintenant elles sont suspendues
Sans qu'on 'pense à prèter l'oreille à leurs doux chants, Ces harpes d'Israël dont les cordes tendues
En d'autres jours charmaient par leurs accords touchants.
ET LES INSTRUMENTS DE MUSIQUE. 583
Car ceux-là rame h qui nous devons notre chute, Avec ces fers si lourds à notre nation,
Viennent;nous commander do chanter sur la flûte Nos hymnes solennels, — les hymnes de Sien.
Oui , ceux-là qui, du sol des terres hébrafque‘s,
Nous ont violemment arrachés, sort cruel I
Mons disent : « Chantez-nous, chantez donc les cantiques Que, selon la coutume, on chanti en Israel I
L'atrênde -douleur a ses enivrements, de même que l'extrême joie. In milieu des déchirements de son âme , on voit parfois l'Indien rire bruyamment et sortir de sa morne immobilité pour exécuter les pas d'une danse inconnue. Mais sa danse , bientôt triste comme son chant, trahit mieux encore que la quena, peut—être, le moral du Péruvien exilé dans son propre pays.
Tant d'afflictions seraient mortelles si l'Indien de la Sierra n'avait une consolation. Cette consolation qu'il faut excuser chez les pauvres gens, c'est la coca, petit arbuste dont ils mâchent les feuilles, comme les Orientaux mâchentle hachich pour oublier la réalité et s'élancer dans lemonde des rêves enchanteurs. A. force d'absorber le jus de la coca, qu'ils assaisonnent d'un e certaine cendre d'épines et de elle ux,les Indieris passent de l'extase musicale à un autre genre d'extase, qui est une sorte d'hypnotisme. Dans cet état maladif, ils assurent que la sensibilité lumineuse, qui s'exerce par les cinq sens, est remplacée par la sensibilité ténébreuse, dont un des principaux agents est ce fluide éminemment subtil que M. de Reichenbach appelle l' od ou lumière odique. Ce fluide est si subtil , en effet, qu'il traverse, dit-on, toutes les substances et permet de voir distinctement à travers les corps opaques.'Je ne crois point à ee prétendu fluide , qui n'existe évidemment que dans l'imagination surexcitée des mangeurs de coca et des prétendus somnambules clairvoyants. Quoi qu'il en soit , on dit des Indiensen proie aux vertiges de la coca, qu'ils sont armés (armados), et leur état inspire un certain respect, né très-probablement du danger qu'il y aurait pour eux à les tirer subitement de leur sommeil léthargique.
Je dois -à l'obligeance de M. Bernier de Valois, qui a longtemps voyagé' dans l'intérieur du Pérou, et qui maintes fois a entendu les chants des Indiens jolies par eux-sur la quena , la communication de deux de ces chants. Ils sont empreints d'une tristesse sans espoir, et l'expression
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s'y manifeste par des intervalles chromatiques., qui ajoutent au vague de la forme le vague de la tonalité, comme dans certains airs de Lulli et certaines élucubrations des compositeurs les plus avancés de la nouvelle Allemagne. Qui sait pourtant de quelle époque lointaine datent ces curieux spécimens de l'art perdu des aborigènes.américains? J'ai soumis à mon savant ami M. Ambroise Thomas , ces airs péruviens qui lui ont paru d'une élévation de sentiment extrêmement remarquable. Il a bien voulu les harmoniser, ce qui, certes, n'était pas une entreprise facile, car il fallait donner aux parties accessoires le caractère d'étonnante tristesse, de pittoresque grandiose, de sombre fatalité qui caractérise à un si haut degré la partie principale.
Ce travail délicat, M. Ambroise Thomas l'a fait tel qu'on devait l'attendre du poétique auteur du Songe d'une Nuit d'été et d'Hamlet. L'habit sonore dont le compositeur a revêtu la chaste nudité des thèmes péruviens n'est point un habit d'emprunt décreché au hasard de l'harmonie dans le grand vestiaire du contre-point par une main lourde et mal inspirée. Ici chaque note de l'accompagnement est un accent nouveau qui prête aux accents de la mélodie-mère une couleur plus vive sans en altérer le sens expressif. Le timbre , qui joue un rôle si important dans l'effet de ces airs, n'a point été négligé. En les écrivant pour trois saxophones, M. Ambr:oise Thomas a justement pensé que cet instrument, dont la voix est si suave, si sympathique, si émue, pouvait mieux qu'aucun autre rendre la pensée pathétique de ces étranges mélopées.
Les voici. Pour en comprendre tout le charme poignant, toute la poésie originale et la pénétrante expression


 





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